Thèses sur l’enseignement supérieur au Québec

Université

Un texte d’Eric Martin, professeur de philosophie, Cégep Édouard-Montpetit et de Maxime Ouellet, professeur, École des médias, UQÀM, co-auteurs des ouvrages Université Inc. (LUX) et La Tyrannie de la valeur (Écosociété).

 

  1. Le problème l’enseignement supérieur québécois ne tient pas uniquement à son financement, mais loge aussi dans une crise de ses finalités et de son idéal fondateur, elle-même liée à la soumission au néolibéralisme.

Les débats sur l’avenir de l’éducation portent généralement sur des questions d’accessibilité ou sur la nécessité d’assurer un meilleur financement. Bien que ces questions soient importantes, le principal problème de l’université, des cégeps, et de l’école en général ne se limite pas à un manque de moyens financiers, mais tient aussi à un détournement de ses finalités.  En effet, ainsi que l’avait montré le sociologue et philosophe Michel Freitag dans Le Naufrage de l’Université (1995), l’institution se transforme en organisation utilitaire branchée sur les « besoins de la société », eux-mêmes redéfinis principalement en termes de développement infini de la croissance économique et de l’innovation technologique. Ce qu’on appelle marchandisation de l’institution éducative n’est possible que parce que celle-ci perd progressivement toute idée d’elle-même et des idéaux qui ont présidé à sa fondation, de même qu’elle oublie le rôle qu’elle avait à jouer dans le projet moderne d’autonomie individuelle et collective. Nous assistons à l’expansion d’une logique mondiale.  L’imposition généralisée de l’austérité imposée de manière autoritaire (« austéritaire ») sert à démanteler encore davantage le volet social de l’État et les services publics et nous fait entrer encore davantage dans la guerre économique concurrentielle généralisée propre au capitalisme néolibéral. Le néolibéralisme qui s’étend planétairement jusqu’à englober toutes les sociétés est aussi entré dans l’université et les collèges sous la forme du capitalisme académique ou du néolibéralisme universitaire, cherchant à imposer une toute nouvelle conception de la mission universitaire et du rôle du savoir. La société et l’éducation néolibérale sont caractérisées par l’extension d’une nouvelle rationalité (« La nouvelle raison du monde », disent Pierre Dardot et Christian Laval) qui cherche à soumettre l’entièreté des rapports sociaux au calcul économique. Ceci veut dire que les individus sont de plus en plus conçus comme des « entrepreneurs d’eux-mêmes » (que ce soient les étudiant-e-s, les professeurs, bref, tout le monde) cherchant d’abord à maximiser leurs gains. Le néolibéralisme éduque donc l’étudiant-e à devenir client, notamment à travers la hausse des frais de scolarité et l’endettement massif. L’étudiant-e endetté n’a pas le choix de se mettre à calculer. Et dès qu’on se met à calculer, on ne peut plus désirer le savoir pour lui-même. L’étudiant-e ne désire alors plus le savoir, mais le salaire, c’est-à-dire se trouver rapidement un emploi valorisé dans le marché pour rembourser ses dettes. Le savoir change alors de statut : sa valeur d’usage ou son contenu n’intéressent plus : seul compte sa « valeur d’échange », c’est-à-dire sa capacité à servir de moyen en vue de l’employabilité. À la sortie de l’université (et de plus en plus depuis l’intérieur des plus hautes instances décisionnelles qu’ils envahissent), d’autres individus représentants des entreprises cherchent à tirer de l’université et des cégeps une main d’œuvre employable et de la recherche susceptible de nourrir leur stratégie d’accumulation économique. La liberté académique des professeur-e-s, en ce qui concerne autant l’enseignement que la recherche libre et désintéressée, est mise en péril par les pressions qui détournent ces derniers de l’enseignement pour les plonger dans une course à la publication (publish or perish) ou encore la compétition pour obtenir des subvention de recherches extérieures, elles-mêmes octroyées de plus en plus à partir de préoccupations s’éloignant de la recherche fondamentale et au profit de la recherche appliquée, brevetable ou commercialisable, transformant de plus en plus le professeur en petite PME de recherche dont les orientations sont dictées depuis l’extérieur; celui-ci est de plus en plus évalué, mesuré, surveillé à partir d’indicateurs de performance qui minent son autonomie. Le savoir devient donc essentiellement un moyen. La mission de l’université et des collèges devient celle de produire soit des employables (« du capital humain »), soit de la recherche vue comme étant « utile » par les organisations économiques…et les gouvernements. Car il faut dire que les États se sont fait complices de la dérive vers l’éducation néolibérale. Par exemple, le gouvernement du Québec embrasse des orientations (benchmarking, assurance-qualité, etc.) qui auront pour conséquence de subordonner tout le système de l’enseignement supérieur à des nouvelles normes produites à partir du nouveau « marché mondial de l’enseignement supérieur » où les établissements sont de plus en plus mis en concurrence internationale. Il ne faut pas non plus sous-estimer la subordination des universités et collèges du Québec à une pression visant à les adapter aux institutions canadiennes (et par extension anglo-américaines) et aux visées du gouvernement fédéral. On peut donc dire que les institutions québécoises sont victimes d’une triple domination par : 1) l’État néolibéral québécois (dirigé par des libéraux qui travaillent à la subordination du Québec au Canada et à la mondialisation néolibérale et capitaliste); 2) l’État néolibéral canadien, dirigé par des libéraux qui ne reconnaissent pas l’autonomie de l’État et la spécificité du système d’éducation québécois et cherchent au contraire à intervenir sans cesse (programmes de bourses, politiques de recherche, restriction des transferts, etc.) pour modeler ce dernier suivant leurs priorités technico-économiques; 3) l’impérialisme de la mondialisation qui, par le truchement des grandes institutions économiques internationales (OCDE, Banque mondiale, etc.) diffusent dans l’ensemble des pays une nouvelle vision néolibérale de l’université et de l’éducation (l’université de « classe mondiale », « l’économie du savoir »), un nouveau modèle à prétention hégémonique qui tend à s’imposer partout de manière conformiste, notamment à travers l’émulation des classements internationaux. Un ensemble de pressions s’exercent donc pour soumettre les professeur-e-s, étudiant-e-s et les établissements au modèle néolibéral. Il est urgent de refuser ce modèle et d’organiser son « roll-back » au nom d’une conception plus libre et plus citoyenne de l’éducation. Le néolibéralisme et le capitalisme détruisent non seulement l’université et les collèges, mais les sociétés et la nature, et doivent à ce titre être non seulement critiqués, mais dépassés.

  1. L’obsession pour « la » recherche, l’innovation et le développement économique met en péril la mission fondamentale des institutions

Dans « l’économie du savoir », l’université et la connaissance changent nature et de rôle. On demande à l’université néolibérale de collaborer activement à la croissance du système technico-économique. C’est ce qui explique la soumission croissante des professeurs à la frénésie de « la » recherche, non pas la recherche libre, mais la recherche subventionnée (qui semble devenue la seule forme concevable de la recherche) afin de développer un savoir dit « utile » pour quelque opération de problem-solving, ou encore afin de développer des innovations technologiques brevetables et commercialisables. La recherche et la méthodologie en viennent ainsi à surdéterminer et à contraindre d’entrée de jeu la pensée. L’élite économique et les recteurs affirment ouvertement que le nouveau rôle de l’université est de nourrir la « 4ème révolution industrielle » de la robotique, de l’intelligence artificielle, du développement des technologies « nano-bio-info-cogno » (NBIC). Cette « révolution » signifie non seulement la perte de millions d’emploi et le chômage forcé pour les humains en trop qui les occupaient; elle signifie également la robotisation croissante de notre monde et son pilotage par des systèmes automatiques (économie, technologie) en accélération, auxquels l’humain est appelé à se soumettre et s’adapter, quitte à se transformer lui-même en posthumain comme l’espèrent les Google de ce monde. Nous transformons déjà les légumes en OGM, ce n’est qu’une question de temps avant que le travailleur ou la travailleuse, sous peine d’être déclassé par la marche des machines, soit forcé de s’augmenter technologiquement pour suivre la cadence productive. On demande aux universités de collaborer à cette « bio-révolution » propre à la « bio-économie » en développant les technologies de communication, l’informatique, l’intelligence artificielle, la robotique et les biotechnologies, alors que l’université devrait être d’abord le lieu qui interroge le caractère souhaitable ou non de tels projets futuristes. Voulons-nous vraiment que les emplois du futur soient occupés par des robots? Et si cela n’est pas souhaitable du point de vue de l’intérêt commun, pourquoi la recherche à l’université devrait-elle collaborer à ce genre de dérive? Pourquoi les collèges devraient-ils emboiter le pas à cette logique? Périodiquement, des voix s’élèvent, pour arrimer davantage les cégeps aux prétendus besoins de l’industrie, ou carrément pour les fermer, comme c’était le cas en 2005. Depuis la parution du Rapport Demers, en 2014, on pousse en faveur de la décentralisation et l’arrimage école-marché dans les cégeps tout en dévaluant la formation générale et les humanités. Aujourd’hui les médias nous apprennent que de nombreux programmes de sciences humaines devront fermer l’an prochain à cause de la mise en concurrence des programmes et établissements, mais aussi parce que la pression est croissante pour favoriser des formations taillées exclusivement sur les besoins du marché de l’emploi.

Il ne s’agit pas pour autant de dire que l’institution doive devenir quelque tour d’ivoire fumeuse perdue dans l’éther de la spéculation déconnectée. Il ne s’agit pas non plus de penser que l’université ou le cégep ne doive avoir aucun lien avec la société civile ou l’économie. Nous ne proposons pas non plus d’opposer le « bon » enseignement contre la « mauvaise » recherche. Au contraire, nous pensons que l’université ou le cégep peut très bien former des gens qui iront participer à la société civile et que l’université peut très bien mener des activités de recherche. La nuance capitale, cependant, est que l’école néolibérale forme des employables, alors qu’elle devrait plutôt former des professionnels. En effet, lorsqu’on forme un avocat, un ingénieur, un médecin ou un technicien, il y a une différence de taille entre une formation conçue essentiellement comme job training et une éducation au vraie sens du terme, c’est-à-dire celle qui situe le travail du professionnel dans une compréhension plus générale de la culture et du monde, cultivant chez lui ou elle la faculté de juger et un sens de la responsabilité éthique et politique. De même, il y a une différence de taille entre la recherche instrumentale ou utilitaire versus une recherche libre et indépendante. L’université néolibérale produit des employables dociles et des chercheurs enserrés par la contrainte. En finir avec l’organisation néolibérale implique au contraire de revaloriser la formation de professionnels et la recherche libre et désintéressée. Celle-ci n’en sera pas moins pertinente ou utile, bien au contraire, elle risque de l’être d’autant plus qu’elle ne sera pas déterminée à partir du seul désir d’augmenter l’accélération technique et la production de l’argent, mais pourra se poser toutes les questions critiques qui doivent être urgemment posées dans une société plombée (notamment) par la montée des inégalités sociales, la crise économique, la fuite en avant technologique, la crise écologique, la crise de la culture et autant d’autres problèmes importants.  C’est seulement si l’université peut réaliser son idéal et devenir un espace de débat libre qu’elle peut accomplir sa véritable fonction sociale. Le fait que l’université a été et continue d’être un espace traversé par la domination ne doit pas nous conduire à renoncer à son idéal, mais au contraire montre au contraire l’urgence de sa réalisation, au même titre que l’idéal de justice, pourrait-on dire.

  1. L’enseignement, autrefois le cœur de l’institution, est aujourd’hui dévalorisé et secondarisé

La place croissante accordée à la recherche utilitaire dans la nouvelle mentalité commerciale qui envahit l’université signifie que l’enseignement, qui était pourtant autrefois la tâche principale d’un professeur d’université, se trouve aujourd’hui marginalisé et discrédité. La figure du chercheur-entrepreneur branché, actif à l’international et propriétaire de sa propre entreprise dérivée remplace celle du pédagogue passionné aux habits lestés de poussière de craie. Du reste, ce sont de moins en moins des élèves qui prennent place dans la salle de classe, et de plus en plus des clients venus acheter un stock de compétences et un job training les préparant à un emploi futur. La recherche mobilise de plus en plus les professeurs, dont certains n’enseignent plus. A-t-on déjà entendu parler d’un boulanger qui ne ferait jamais de pain ou d’un violoncelliste qui ne jouerait jamais de violoncelle? Nous avons pourtant des professeurs qui ne professent plus et qui sont confinés à la recherche subventionnée, oubliant que la corporation médiévale qu’est l’université a d’abord été fondée, comme l’avait bien montré Durkheim, sur le rapport maître-élève comme relation première et centrale. Il faut malgré tout que quelqu’un enseigne aux étudiant-e-s: ce travail sera de plus en plus sous-traité à des chargés de cours aux conditions précaires. Il est au contraire important de revaloriser la profession enseignante, améliorer les conditions des chargés de cours, penser un meilleur équilibre entre enseignement et recherche libre. Il faut éviter que le même genre de logique déséquilibrée entre enseignement et recherche subventionnée n’en vienne à  prévaloir dans les cégeps.

  1. Un coup d’État dans la corporation des maîtres

La dérive de l’enseignement supérieur vers la marchandisation suppose que, par des pressions extérieures aussi bien que par l’action d’ennemis intérieurs, soit détruite l’ancienne collégialité qui régnait dans la corporation des maîtres. Par exemple, une batterie de mesures s’abat sur l’université (hausses de frais de scolarité et de l’endettement étudiant, réformes de la gouvernance, mécanismes d’assurance-qualité, financement à la performance, pédagogie par « compétences », partenariats de « recherche » avec l’industrie, etc.). Ces réformes servent à briser l’ancienne relation maître-élève et à la remplacer par une relation client-fournisseur, ces mêmes fournisseurs ne devant plus être considérés comme des docteurs dotés d’une autorité disciplinaire, mais comme les employés salariés d’une organisation gérée efficacement par un PDG et son équipe d’administrateurs s’assurant d’évaluer en continu les impacts de l’université sur son environnement et sa capacité à satisfaire les demandes exprimées par les « partenaires » de l’industrie. Ceci ne peut signifier que la concentration verticale et autoritaire du pouvoir, de même que l’augmentation de la surveillance et des contrôles. Récemment, à l’université de Montréal, un projet de réforme de la Charte universitaire a été dénoncé comme un « coup d’État » par les professeurs. On ne saurait être plus clair.

  1. La destruction de la communauté et de la collégialité

L’université, le collège existent d’abord historiquement comme communauté au sein de laquelle la connaissance est transmise et soumise au jugement critique et à la disputatio. Or, plusieurs signes attestent aujourd’hui de la dégradation de cette communauté. Au premier chef, la réduction de l’université au rôle de catalyseur de l’innovation technico-économique fait en sorte que la communauté et la culture institutionnelles ont été colonisées par des intérêts extérieurs, utilitaires et intéressés. La culture et la reproduction des conditions de possibilité de la vie de la communauté académique ne sont donc plus considérées comme des choses importantes. Chacun y devient un individu égoïste, isolé ou préoccupé par sa carrière faisant valoir son intérêt ou son droit individuel sans égard aux conditions institutionnelles qui font de l’université ce qu’elle est. Certains s’autorisent même à décider quel discours aura le droit ou non de s’exprimer dans l’institution, imposant la violence d’une nouvelle censure au nom d’une prétention à savoir, incarner et exercer immédiatement une justice autofondée qui pourrait se dispenser de justification argumentative au nom du sentiment, et qui pourrait se dispenser de tolérer que cohabitent sous le même toit institutionnel des perspectives différentes sur le devoir-être de la société. Or, il faut rappeler que l’université n’est pas d’abord un lieu d’affirmation égoïste ou narcissique : elle est une communauté unie en théorie[1] autour de l’idéal de la recherche de la vérité et elle existe grâce certains principes fondamentaux (notamment la liberté de penser, de discuter et de s’exprimer en tolérant les positions adverses). Réduire l’université ou le cégep à un lieu où l’on ferait valoir son intérêt de client ou uniquement un rapport de force est dangereux, puisque cela conduit à faire l’impasse sur les conditions de possibilité de la communauté universitaire, ce qui ne peut que la dégrader et contribuer à la dissoudre en tant que communauté.

  1. L’intellectuel est de plus en plus remplacé par l’expert

Ces dérives sont rendues possibles par la destruction de la figure de l’intellectuel et son remplacement par celle de l’expert hyperspécialisé. Puisque les conditions de reproduction de la communauté universitaires sont menacées dans l’université néolibérale, l’intellectuel perd son écosystème et n’arrive plus à se reproduire. Des intellectuels critiques comme Marcel Rioux ou Fernand Dumont ou Michel Freitag ne seraient sans doute pas embauchés à l’université aujourd’hui, notamment à cause des nouveaux critères qui priorisent « la recherche », les approches terrains, l’hyperspécialisation, etc. L’internationalisation fait aussi en sorte que les professeurs « internationaux » sont jugés plus attrayants que les produits de l’université québécoise, ce qui participe d’une standardisation internationale de la pensée qui dépossède le Québec de ses intellectuels organiques. On diffuse partout sur le globe le même modèle du chercheur « de classe mondiale » hyperspécialisé, s’inscrivant dans le même type d’université dite « de classe mondiale » imitant le modèle anglo-américain. Les secteurs les plus valorisés seront ceux des « STEM » (Science, technology, engineering and management). Les autres secteurs, notamment les humanités, sont dévalorisés, ou encore colonisés par des approches étroitement empiristes où la méthode prime sur le contenu théorique, des approches libérales-individualistes ou déconstructionnistes, ce qui inhibe le développement d’une théorie critique générale de la société néolibérale. Nous pensons qu’il faut au contraire sortir de la figure de l’expert et réhabiliter celle de l’intellectuel critique.

  1. L’université doit être  « sans condition »

L’université s’est historiquement construite à distance des pouvoirs qui voulaient faire main basse sur elle, jouant le pouvoir du pape contre celui de l’Église, dissolvant la corporation pour la reformer ailleurs dès lors qu’elle était sous le point d’être inféodée. De même l’université se construit à distance de la temporalité et des luttes d’intérêts propres à la société civile et la sphère des échanges marchands. Cet écart, cette saine distance avec la mêlée quotidienne est la condition de sa fonction; or voici maintenant qu’il est supprimé au nom de « l’arrimage école-marché ». Ce sont désormais les besoins de l’industrie et de l’innovation technologique qui envahissent l’université et viennent en dicter la marche. L’université, dit-on, doit faire ses preuves et se rendre « utile », autrement elle n’intéresse plus. Or, pour « l’université moderne devrait être sans condition », ce qui est la seule manière pour elle de s’acquitter de sa mission. Il n’y a en effet pas d’université sans indépendance et autonomie : l’université ne doit être soumise à aucun pouvoir ni aucune finalité extérieure qui lui soit imposée (qu’elle soit économique, religieuse, politique ou autre). Ceci ne veut pas dire que l’université n’ait pas de responsabilité, bien au contraire. Il faut surtout dire que l’université ne peut pas s’acquitter de sa responsabilité (liée au devenir de la société, de la civilisation et à la construction d’un dialogue intercivilisationnel) si on la traite comme un instrument utilitaire que l’on veut soumettre à des intérêts à courte vue.

  1. Un nouveau projet pour l’éducation : revaloriser l’enseignement et recherche libre dans l’esprit d’un nouvel humanisme élargi

Notre époque est le résultat d’une subordination du savoir scientifique et de la technologie aux impératifs de la maximisation de la croissance de l’argent, ce à quoi il faut ajouter l’avènement du néolibéralisme et de l’économie du savoir. Nous avons ainsi obtenu, après être passés par l’université de masse de l’État-social du fordisme, la nouvelle université de recherche, toute entière vouée à l’innovation-technico-économique, et asservie aux besoins du capitalisme technoscientifique globalisé et cybernétisé. Le Québec de la révolution tranquille a senti la pression vers la modernisation technique et économique, et il a voulu y adapter ses institutions d’enseignement. Ceci dit les membres de la commission Parent ont aussi senti qu’on ne pouvait pas non plus laisser entièrement derrière la question de l’humanisme et celle de la culture. Il ne s’agit pas de dire que les réponses apportées à l’époque ont été parfaites, bien au contraire. On peut cependant reconnaître qu’aujourd’hui la question de l’humanisme a disparu aussi bien du discours sur les réformes éducatives tenus par les élites que dans les discours syndicaux qui s’en tiennent au problème de financement, que dans le discours d’une gauche universitaire qui préfère non pas la construction du sujet, mais sa déconstruction. Or, l’avenir exige de nous, au contraire, la formulation d’un nouvel humanisme (non pas au sens anthropocentrique, mais aussi écologique, soucieux de la vie, de la sensibilité, de la culture, de la société) susceptible de nourrir un nouveau projet éducatif où l’enseignement sera revalorisé, et la recherche libre sera préférée à la recherche dominée par les buts intéressés. Seule une université soucieuse de penser la finitude de l’humain et de la terre pourra nous sauver de celle qui, aujourd’hui, nourrit la dévastation de tout.

  1. Renouer avec le projet et l’idéal d’autonomie individuelle et collective moderne

L’université moderne est inséparable de ce qu’il convient d’appeler le projet d’autonomie, individuelle et collective, qui voulait que les individus et les communautés politiques puissent se prendre en charge de manière réfléchie et ne se soumettre qu’à des normes auxquelles on ne devait adhérer que par l’exercice du débat et de la raison (plutôt que par acceptation dogmatique, par soumission à une autorité illégitime ou dominatrice ou par seule reconduction de la tradition). Cet exercice de l’autonomie et de l’auto-institution des sociétés (Castoriadis), au cœur de l’idéal moderne, supposait la constitution d’un espace public critique et reposait sur l’existence d’une série de médiations institutionnelles, notamment l’émergence de la presse, le politique…et l’éducation qui devait, comme le dirait un Durkheim, fabriquer les citoyens dont avait besoin la République, au même titre où l’Église fabriquait les fidèles dont le christianisme avait besoin. Or, ce projet d’autonomie n’est jamais entièrement advenu en pratique, et on peut dire qu’on en est aujourd’hui plus éloigné que jamais. L’individu est appelé à s’adapter au système technico-économique en agissant comme un entrepreneur de lui-même. Les sociétés ne sont plus réputées s’auto-instituer. L’idée même de « société » est répudiée au nom des réseaux ou des connexions temporaires qui brancheraient entre elles des singularités, des groupes et des organisations en mutation perpétuelle, sans que jamais ce devenir-informe n’obéisse à une finalité réfléchie, sa direction générale n’étant déterminée que par l’auto-ajustement incessant de chaque monade à l’environnement systémique en perpétuelle mutation. Le capitalisme technoscientifique nécessite, afin de valoriser à l’infini le capital, que les limites de la finitude humaine et naturelle soient sans cesse transgressées; il s’est ainsi mis en place une nouvelle forme de domination qui fait de l’expansion de la valorisation capitaliste et de l’innovation technoscientifique qui la nourrit, une chose plus importante que l’autonomie des sujets, des sociétés, plus importante que la vie elle-même. Face à cette situation, il est urgent de réaffirmer ce que Castoriadis appelait le projet d’autonomie et l’auto-institution des sociétés, afin de réaffirmer l’importance de la liberté et du monde commun contre les nouvelles formes de domination qui les détruisent. Le principe d’autonomie ne s’entend pas comme arrachement à l’égard de toute contrainte, comme on l’entend dans cette époque marquée par ce que Freitag appelait l’oubli de la société; au contraire, la liberté va vers l’abîme dès lors qu’elle oublie qu’elle ne peut exister sans normes (le nomos d’auto-nomos) institutions, et en dehors d’une communauté humaine ou société concrète, et sans souci plus général de penser les limites que lui impose sa présence au sein d’un monde compris comme cosmos.

  1. De nouvelles institutions au service du bien commun doivent remplacer les nouvelles organisations néolibérales responsables de la dépossession des peuples

Les institutions deviennent aujourd’hui de plus en plus des organisations, qui ne sont plus animée par aucun idéal, mais uniquement tournées vers l’efficience et la performance, cherchant à s’adapter à l’environnement systémique du capitalisme technoscientifique. Comme le dit un slogan d’une université québécoise dont on taira le nom : «Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde. C’est leur gestion.» Ce fonctionnement adaptatif est de plus en plus imposé à l’intérieur des cégeps et universités. Il est aussi au cœur des orientations des nouveaux conseil des collèges, conseil des universités et commission mixte de l’enseignement supérieur qu’est en train de mettre en place le gouvernement. En effet, ces structures ont pour fonction l’évaluation continue (assurance-qualité) et le benchmarking, en vue d’identifier les « meilleures pratiques » (c’est-à-dire, dans le langage de l’industrie,  les pratiques les plus efficientes développées par des organisations concurrentes) et de les prescrire aux établissements d’enseignement du Québec. C’est donc dire que la production de la norme appelée à réguler le système d’éducation a de moins en moins à voir avec l’esprit, la culture, le politique, la Raison ou quelque idéal, et de plus en voir avec une rationalité étroitement technocratique et économique, une mentalité d’organisation, suivant laquelle le système d’éducation « national » et public doit de plus en plus être pensé comme un réseau flexible d’organisations économiques, agissant dans le marché mondial de l’enseignement supérieur, devant être régulées par des normes puisées chez les organisations les plus efficientes, notamment celles valorisées par les classements internationaux pipées en faveur du modèle d’université utilitaire et anglo-américain. La souveraineté de l’université, la souveraineté du ministère de L’Éducation, la souveraineté de l’État du Québec et la souveraineté, ultimement du peuple du Québec, l’impératif du bien commun…plus rien de tout cela ne compte devant la souveraineté de la technico-économie, du marché globalisé de l’enseignement supérieur, celle de ses mécanismes et organisations. Les institutions d’enseignement, qui devraient être considérées comme un bien commun d’abord au service de la population du Québec, sont désormais l’objet d’une logique d’appropriation et de subordination à des intérêts privés et commerciaux (avec la collaboration des États néolibéraux). Dans ces nouvelles écoles-organisations, il ne peut y avoir aucune liberté, autonomie ou souveraineté, ni pour les personnes (étudiant-e-s, chargé-e-s de cours, professeur-es, etc.), ni pour le savoir, ce qui constitue une forme « d’accumulation par dépossession » (Harvey). C’est pourquoi il faut aujourd’hui reconstruire la souveraineté institutionnelle de la communauté collégiale et universitaire, la souveraineté des établissements et son lien avec la souveraineté politique du peuple québécois, exprimée non plus à travers un État capitaliste ou néolibéral, mais à travers des formes institutionnelles à inventer, permettant l’auto-institution de la société québécoise par elle-même dans un esprit de solidarité internationale ou d’internationalisme.

  1. L’éducation néolibérale aide le capitalisme technoscientifique à transformer le monde et à le mener vers la barbarie; il s’agit maintenant d’arrêter ce mouvement

L’urgence n’est plus, comme on pouvait le croire au 18-19ème siècle, de transformer notre monde et d’accélérer la marche du « progrès » économique et technologique. Au contraire, la transformation est en cours, et elle s’accélère chaque jour encore, économiquement, technologiquement et sous bien d’autres formes, et à une allure que nous maîtrisons de moins en moins. Il est demandé aux universités néolibérales, et de plus en plus également aux cégeps, de nourrir l’expansion infinie du développement technico-économique et de la croissance et ceci fait peser une menace immense sur l’humain comme sur la Terre, menacés par les inégalités sociales, le posthumanisme, l’aliénation économique, technologique et existentielle, la crise écologique et quantité d’autres pathologies humaines, culturelles, sociales et naturelles. C’est pourquoi il faut aujourd’hui, comme le disait Walter Benjamin, de tirer sur le frein d’urgence, arrêter le délire du progrès capitaliste et technoscientifique. Il est demandé à l’université néolibérale de contribuer à la dévastation du monde; l’université de l’avenir, au contraire, devra reconstruire un espace de surplomb réflexif à partir duquel ce qui doit être transmis, conservé ou critiqué pourra se discuter plutôt que d’être déterminer par l’argent, les machines, les systèmes, la force ou le pouvoir. Mais il est bien évident que le microcosme universitaire ne peut pas être sauvé sans qu’advienne une remise en question plus générale de la logique qui domine toutes les sociétés; pas de cégep ou d’université néolibérale sans mondialisation néolibérale, et pas de sortie hors d’une telle logique en dehors d’une remise en question des conceptions délirantes du soi-disant « progrès » technico-économique, du développement et de la croissance infinie de l’argent et des machines qui sont aujourd’hui les moteurs de notre autodestruction collective.


[1] Il est bien évident, pour toute sociologie critique, que l’université d’aujourd’hui est traversée empiriquement par des logiques de domination qu’il faut dénoncer et combattre. On ne voit pas comment, cependant, ces logiques de domination pourront être désamorcées par la suppression du recours à tout principe ou idéal au nom du seul rapport de force autofondé, ou pire encore par le recours à l’infamie de la censure ; au contraire, une telle dissolution de l’idéal universitaire est tout à fait cohérente avec la lecture néolibérale. Certains veulent faire taire le débat dialectique au nom de l’économie, d’autres au nom du droit des individus particuliers ; dans tous les cas, lorsque les conditions du débat dialectique sont détruites, par la censure du capital aussi bien que par toute police de la pensée, qu’elle soit celle du pouvoir ou de la bien-pensance, il n’y a plus de philosophie digne de ce nom qui soit possible, et sans philosophie et sans dialectique critique, il n’y a plus d’université.  Comme le disait Victor Hugo, « La censure est mon ennemie littéraire, la censure est mon ennemie politique. La censure est de droit improbe, malhonnête et déloyale. J’accuse la censure ».


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