Le syndicalisme universitaire aujourd’hui

Le syndicalisme universitaire aujourd’hui

Partout autour de nous, le monde syndical semble en péril. Bien entendu, personne ne croit à une disparition imminente du syndicalisme et des protections qu’il nous offre. En revanche, il ne faut pas être grand sage pour deviner que l’ensemble de ces protections sont au final bien fragiles.  Reste à déterminer la source exacte de cette fragilité. S’agit-il des contraintes extérieures, celles par exemple du sous-financement des universités ? S’agit-il de l’absence de pouvoir des professeurs et des chargés de cours sur l’administration de leur université ? S’agit-il des contraintes propres au droit du travail, qui limite le recours à la grève et aux moyens de pression ? Toutes ces considérations sont bien réelles et doivent être prises en compte. Le problème tient en ce qu’elles apparaissent si évidentes qu’elles masquent d’autres enjeux qui sont liés aux dynamiques internes du monde syndical. C’est sur cet aspect des choses que je voudrais inviter notre communauté universitaire à réfléchir.

Une des causes importantes de la fragilité des organisations syndicales est due à mon avis à une sérieuse dépolitisation, laquelle se vit de manière interne et externe: interne, c’est-à-dire dans la relation qui existe entre les membres et entre ces mêmes membres et leurs organisations, par exemple, entre les membres et le comité exécutif de leur syndicat ; externes, c’est-à-dire dans la relation qui existe entre les organisations syndicales et ce que nous pourrions nommer la société civile, et plus précisément les autres mouvements de lutte sociale, par exemple les organismes communautaires ou les groupes de défense des droits. Cette dépolitisation se manifeste d’abord et avant tout selon moi par de graves carences démocratiques. Les syndicats souffrent d’un déficit de confiance des membres, car ces derniers ne croient pas pouvoir influencer d’une manière ou d’une autre les décisions qui seront prises en leur nom. Dans le même esprit, les organisations de la société civile voient souvent d’un mauvais œil des logiques syndicales qu’elles comprennent mal faute de les côtoyer.  Il serait toutefois erroné d’y voir un problème de dysfonctionnement des mécanismes de représentation. Le dialogue à l’intérieur des syndicats, entre les syndicats et entre les syndicats et la société civile n’est pas compromis par la durée des mandats, en raison des procédures électorales. Si des changements s’avéraient nécessaires, il y a fort à parier qu’ils seraient en fin de compte plus cosmétiques que structurels. C’est pourquoi je pense que le véritable problème politique des démocraties syndicales en est un de culture et d’habitude démocratique d’abord et avant tout.

Dans un livre récent, j’ai identifié quatre obstacles internes à l’action politique du syndicalisme. La juridicisation du syndicalisme, qui pousse à une logique individualiste ou du cas par cas ; le maraudage, qui pousse à une dynamique adversariale plutôt qu’à la solidarité intersyndicale ;  la professionnalisation du syndicalisme, qui favorise le clientélisme ; et enfin l’autoritarisme, ou la propension à favoriser les décisions du sommet vers la base plutôt que l’inverse.

Nos organisations syndicales universitaires ne sont au final pas très différentes de celles que l’on peut trouver partout ailleurs. Bien entendu, le fait d’appartenir ou non à une grande organisation change la capacité d’action des syndicats universitaires. En outre, nous ne sommes pas constamment livrés au jeu du maraudage. Mais une grande partie de l’activité syndicale consiste, comme partout ailleurs, à négocier et à faire faire respecter la convention collective, ce qui implique la supervision de la charge de travail et du soutien aux tâches, le suivi des étapes de la carrière et des normes relatives aux congés parentaux,  l’administration des procédures de griefs et d’arbitrage, sans parler du travail des instances, qu’il s’agisse des comités exécutifs, des conseils des délégués ou des assemblées générales.  En partageant grosso modo les mêmes réalités que n’importe quelle autre organisation syndicale, nous partageons aussi de facto les mêmes types de problèmes. Or, ceux-ci ne peuvent trouver de solutions miracles. Il s’agit moins de faire disparaître la juridicisation, la professionnalisation et le clientélisme, que d’en atténuer les effets par une repolitisation de la démocratie syndicale.

Les contextes universitaires sont particulièrement bien outillés pour mettre en place des lieux de débats ouverts, où les discussions et les échanges ne seraient pas orientés dès le départ par des finalités précises. Pourtant, il y a comme un mur entre les groupes syndiqués, entre les chargé-e-s de cours et les professeur-e-s d’une part et entre les enseignant-e-s et les membres du personnel de soutien d’autre part. Certes, comme on l’entend souvent, les intérêts de ces groupes sont parfois radicalement opposés. Mais il est permis de croire qu’une partie de cette opposition est due à une mécompréhension des réalités propres à chaque groupe. Or, les rencontres intersyndicales sont rares et les espaces prévus pour ce faire manquent cruellement. Du coup, les rares médiations entre les groupes se font le plus souvent par la personne des élu-e-s et sur des enjeux stratégiques dont le sens échappe très souvent aux membres, car ils ne leur sont pas expliqués. On peut comprendre qu’un syndicat consacre d’abord ses énergies à des préoccupations propres à ses membres. Mais lorsque des groupes se trouvent placés ensemble dans une perspective où ils doivent nécessairement s’élever au-delà de leurs intérêts respectifs, il y a de fortes chances que leur débat ait une dimension plus politique, ou du moins que la portée politique de leurs échanges ne se borne pas à des enjeux strictement locaux. Et même si tel est le cas, un élément transversal changera le type d’analyse des problématiques. Prenons par exemple une question comme celle des bibliothèques universitaires et de leurs ressources. Ou encore celle du harcèlement sexuel en milieu de travail.

Le milieu syndical universitaire a aussi tout intérêt à communiquer davantage ses préoccupations avec les autres organisations syndicales tout en se montrant plus attentif à celles des autres milieux de travail. On accuse souvent l’université d’être une tour d’ivoire dont descendent rarement ses occupants, ce qui n’est ni tout à fait juste ni tout à fait faux. Pourquoi le milieu syndical universitaire ne profite-t-il pas de ses ressources pour mobiliser sa communauté sur des enjeux comme celui de la santé publique ou de la parité ? Peut-être ainsi pourrait-il espérer voir notre société s’intéresser enfin à l’éducation supérieure.

L’université est le lieu de rencontre privilégié des débats publics et des savoirs citoyens. Ceux-ci représentent un contre-pouvoir formidable pour contrer l’autoritarisme des élites politiques et économiques. La démocratie syndicale universitaire peut jouer un rôle important dans cette lutte si elle revient au sens premier, politique, du syndicalisme.

Christian Nadeau