Pour que l’éducation devienne une «priorité nationale»

Des syndicats, des associations étudiantes et des groupes communautaires se concertent actuellement pour organiser des états généraux de l’enseignement supérieur, à l’initiative de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN). Le printemps 2017 est présentement dans la mire pour la tenue de cet événement.

Des représentants d’une douzaine d’organisations de la société civile, dont la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) et l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA), se sont rencontrés à trois reprises depuis l’automne dernier afin d’élaborer ce grand rendez-vous. Certaines de ces organisations siègent pour l’instant aux travaux comme observatrices. C’est le cas de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE), dont l’implication et la participation aux états généraux seront soumises à ses instances démocratiques lorsque la forme de cet événement sera davantage fixée. « Ce que l’on voit pour le moment nous semble prometteur », indique néanmoins Hind Fazazi, porte-parole de l’ASSE.

L’idée ne date pas d’hier. En réaction au Sommet sur l’enseignement supérieur, organisé par le gouvernement Marois en février 2013, la FNEEQ-CSN avait reçu un mandat de ses délégués, lors de son conseil fédéral de novembre 2013, pour prendre l’initiative d’organiser ces états généraux. Dans un éditorial de la revue Carnets, la publication de la FNEEQ-CSN, Caroline Senneville, présidente de la fédération, avait d’abord avancé l’hiver 2015 comme moment pour tenir ce grand rassemblement. Mais les négociations dans le secteur public ont, entre autres, concentré les efforts de l’organisation syndicale sur d’autres fronts.

Le train semble cette fois-ci sur les rails. Un atelier consacré à l’enseignement supérieur, devant servir d’étape préparatoire aux états généraux, est déjà prévu pour le Forum social mondial 2016, qui se déroulera à Montréal du 9 au 14 août 2016.

Un point d’interrogation demeure, pour l’instant, sur qui sera invité lors de ces états généraux. Cette question fait toujours l’objet de discussions au sein des groupes impliqués dans le processus. Certains avancent l’idée de convier des représentants des partis politiques et des membres de la haute direction des établissements d’enseignement, pour que ces derniers se saisissent des enjeux, une fois que la communauté universitaire, hormis les cadres, en sera venue à un consensus sur les faiblesses et les pistes de solutions. D’un autre côté, des participants souhaitent plutôt un événement excluant les acteurs politiques et les administrations, pour que les groupes militants et issus de la société civile fixent leur propre ordre du jour et leurs priorités pour ensuite interpeller le public et les différents partis en période préélectorale.

Une nécessité

Pourquoi des états généraux ? « En une phrase, on aimerait que l’éducation soit une priorité nationale au Québec », explique Caroline Senneville. Même s’il avait apaisé le climat tendu qui avait suivi le printemps étudiant, le Sommet sur l’enseignement supérieur s’était conclu le 27 février 2013 sous le signe de la mésentente. Le gouvernement Marois avait alors annoncé la mise en place d’une loi-cadre des universités, la création d’un conseil national des universités et la tenue de divers chantiers sur des questions de financement et de gouvernance. Il avait dans la foulée tranché en faveur d’une indexation des droits de scolarité selon le taux de croissance du revenu disponible des familles, soit environ 3 %.

« On trouvait qu’il y avait des choses qui n’avaient pas été réglées », explique Mme Senneville. Elle note qu’au sommet, « on a parlé d’accessibilité financière et géographique, ce qui est correct. Mais la prémisse était que la gratuité n’était pas possible. Or, on trouvait que la gratuité méritait très certainement d’être discutée ».

Au-delà des débats sur la gouvernance et les finances, elle rappelle aussi l’absence de discussions sur l’éducation en elle-même et sa mission sociale. La qualité de l’enseignement constitue à ses yeux un exemple de grande oubliée. L’éducation des adultes était aussi relativement passée sous le radar. « Positionner l’éducation des adultes dans les politiques gouvernementales et dans les établissements d’enseignement, ça reste un défi. Même à l’université, indique Daniel Baril, directeur général de l’ICEA. Pour nous, ces états généraux doivent être un moment où l’étudiant universitaire adulte sera reconnu aussi naturellement qu’on reconnaît le jeune en première formation universitaire. » M. Baril juge qu’avec les récentes compressions du gouvernement Couillard, l’éducation des adultes et ses services risquent d’être les premières victimes dans les établissements d’enseignement.

Aux yeux de Mme Senneville, certaines réflexions doivent être recommencées, comme celles sur l’accès à l’enseignement supérieur en région. « On en a beaucoup parlé, notamment en ce qui concerne les cégeps des régions qui vivent des difficultés. Mais il n’y a fondamentalement rien de réglé de façon structurelle. » Tant la FNEEQ-CSN que la FQPPU espèrent pouvoir braquer les projecteurs sur la recherche, alors que le gouvernement Couillard a mis de côté la Politique nationale de la recherche et de l’innovation (PNRI) mise en avant par le gouvernement Marois. La FQPPU souhaite aussi relancer les discussions autour de la pertinence de la mise en place d’un conseil des universités, une mesure promise par le gouvernement Marois lors du Sommet sur l’enseignement supérieur. Ce projet a ensuite fait l’objet d’un rapport signé par Claude Corbo, avant de demeurer sur les tablettes.

Aux yeux des partenaires, certains problèmes se sont accentués depuis 2013. La FQPPU espère que les états généraux seront une occasion de débattre sur l’administration et la gestion des universités. « Tout le monde observe le problème d’une enflure de la direction par rapport au reste des membres du personnel dans les universités, indique Jean-Marie Lafortune, président de la FQPPU. Le nombre de professeurs a un peu augmenté au fil des ans, mais le personnel de direction et de gérance a crû de manière assez fulgurante. » Ces derniers étaient 87 en 2004, alors qu’on en dénombrait près de 150 en 2015, selon les chiffres avancés par la FQPPU. L’organisation d’un colloque autour du sujet, intitulé « De l’administration à la gouvernance des universités : progrès ou recul ? », les 9 et 10 mai prochains dans le cadre du congrès de l’Acfas, devrait aussi venir nourrir la réflexion en vue des états généraux.

Tant la FNEEQ-CSN que l’ASSE s’inquiètent de leur côté d’une tendance plus lourde vers la « marchandisation » de l’enseignement supérieur. « On constate une accélération de la logique de marchandisation et de compétition entre les établissements québécois, à la fois dans les administrations collégiales et universitaires », souligne Hind Fazazi. Caroline Senneville observe, quant à elle, l’émergence de l’internationalisation des universités et l’expansion de la formation à distance, qui peuvent « devenir un problème selon la façon dont on les réalise. Si on s’en sert pour “marchandiser” l’éducation, c’est un problème ».


Un texte de Etienne Plamondon Emond – Collaborateur au journal Le Devoir – 30 janvier 2016
http://www.ledevoir.com/societe/education/461337/etats-generaux-pour-que-l-education-devienne-une-priorite-nationale (visité le 09-02-2017)