Défis et enjeux de l’enseignement supérieur

Ethel Groffier

Par Ethel Groffier, chercheure émérite, Centre Paul-André Crépeau de droit privé et comparé, Université McGill.


Le défi majeur de l’enseignement supérieur est de remplir son rôle dans une conjoncture économique et politique qui lui est défavorable. Ce rôle devrait consister avant tout à former des citoyens ainsi qu’à faire, dans la mesure où la vocation de l’établissement s’y prête, de la recherche fondamentale.

Il faut qu’à la fin de leurs études, quelle que soit la discipline choisie, les étudiants soient devenus des citoyens dotés d’un esprit critique, intéressés à la vie publique, conscients de leur responsabilité sociale. Parmi les nombreuses descriptions du rôle que devrait jouer l’université, j’aime assez celle d’Aline Giroux : « C’est la formation et le développement de la pensée critique qui ouvriront à la génération montante les voies d’accès à la parole et à l’action agissantes sur la scène publique, là où se débattent aujourd’hui les questions qui changent le monde : la mondialisation, l’immigration, les conflits interculturels, les enjeux sociopolitiques des avancées des technosciences et de la biotechnologie, les possibilités d’utilisation militaire des résultats de la recherche, la montée des intégrismes[1] ». Une telle formation exigerait qu’existe à l’université au moins un cours général de toute l’année pour tous les étudiants dans lequel on touche à la culture, à la philosophie, à l’histoire. Dans un de ses livres récents, Noam Chomsky a dit « L’amnésie historique est un phénomène dangereux non seulement parce qu’il mine l’intégrité morale et intellectuelle, mais aussi parce qu’il prépare les crimes de l’avenir[2]. » Les cégeps s’efforcent de donner une telle formation générale, mais les universités la négligent trop souvent ailleurs que dans les humanités et même dans les humanités. Il existait, par exemple, des cours obligatoires de civilisation occidentale au programme des sciences humaines de l’Université McGill. Ces cours étaient populaires. Ils ont été supprimés en 2010 parce qu’ils coûtaient trop cher.

Quel que soit le programme — y compris en éducation permanente —  l’enseignement supérieur doit apprendre à apprendre. S’il est normal qu’en éducation permanente l’acquisition ou l’amélioration de compétences professionnelles soit une priorité, l’arrimage école-emploi est une aberration partout ailleurs à un moment où il est accepté qu’une personne est destinée à occuper plusieurs emplois différents au cours de sa vie et où les technologies évoluent tellement vite qu’il y a des chances qu’une formation soit devenue obsolète très peu de temps après l’avoir obtenue. Éric Martin le dit très bien dans le blogue de l’IRIS : « L’école ne pourra jamais former des citoyennes et citoyens éclairés et vertueux tant qu’on lui assignera principalement comme tâche la production de salarié·e·s ultraflexibles et la conception de bidules technologiques à commercialiser[3]. »

Les bidules à breveter sont trop souvent le but de la recherche alors que les établissements d’enseignement supérieur sont pratiquement le seul endroit où peuvent se faire la recherche fondamentale et la recherche libre. On attribue à Einstein la réflexion suivante : « La créativité est le résidu du temps perdu. » La recherche fondamentale prend beaucoup de temps. Il faut souvent des années de tâtonnements avant d’aboutir à une découverte majeure ou à un ouvrage qui révolutionne les connaissances. Ce temps ne peut pas être quantifié dans les résultats qui donneront à l’établissement une place enviable dans les classements académiques.

Pour que l’enseignement et la recherche atteignent leur but, il faut que l’établissement d’enseignement offre aux professeurs, aux chercheurs et aux étudiants un milieu de travail propice à la réflexion, un milieu de travail heureux, où la dictature de la productivité ne détruise pas l’atmosphère et, en fin de compte, l’efficacité, parce que la formule entrepreneuriale est contre-productive en ce qui concerne la qualité. L’élévation continue des standards vers le mythe de l’« excellence », l’alourdissement des tâches administratives qui correspond à l’alourdissement des structures administratives, l’omniprésence de la technologie ne contribuent pas à rendre la vie facile. Le manque de temps pour tout faire devient une obsession dans l’enseignement comme dans le travail en général. Que le droit à la déconnexion ait fait son entrée dans le Code du travail français montre bien qu’il y a problème[4]. Nous revenons à la notion du temps qui fait l’objet d’un ouvrage récent par deux professeures ontariennes, Maggie Berg de Queen’s et Barbara K, Weber de Brock qui s’inspirent du Mouvement Slow[5], ainsi que du beau texte d’Yvon Rivard, « Ralentir travaux[6] ». En négligeant ainsi le « temps qualitatif[7] », la culture entrepreneuriale néglige le bien-être des enseignants et des chercheurs et verse dans l’immoralité. On pense aussi à l’exploitation des chargés de cours qui, même s’ils sont payés à peu près convenablement, ce qui n’est pas toujours le cas, sont victimes de la précarité.

Autre enjeu et défi très important auxquels doivent faire face les universités : l’accessibilité qui dépend fortement des frais de scolarité. L’éducation est un droit, y compris l’éducation supérieure qui doit être fournie par la société. Je n’aborderai pas ce point qui a été excellemment traité par Michel Seymour dans son livre, Une idée de l’université.

Pour faire face à ces défis, l’établissement doit jouir d’une pleine indépendance, non seulement à l’égard des pouvoirs publics, mais encore — et peut-être surtout — à l’égard de l’industrie. Si pour survivre, il doit courtiser des philanthropes susceptibles d’influencer le contenu des programmes ou la façon dont les chercheurs font leur travail, c’est le naufrage de l’université, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Michel Freitag. Nous touchons encore une fois au financement, sujet que d’autres ont traité bien mieux que je ne pourrais le faire.

Mais on ne pourra pas réformer l’enseignement supérieur si on ne s’attaque pas au néolibéralisme.  Nous connaissons tous les méfaits de cette doctrine qui, depuis les années 1970, sape la démocratie et détruit la planète. Son action est multiforme; il suffit d’écouter les nouvelles pour s’en rendre compte. Elle est aussi insidieuse. Un livre, qui fait pour le moment beaucoup de bruit, Dark Money par une journaliste du New Yorker, Jane Meyer, explique comment aux États Unis un petit groupe de milliardaires, en particulier les frères Koch, ont pu, grâce à un réseau extrêmement complexe d’organisations prétendument charitables et de think tanks, influencer non seulement les législatures, mais aussi les universités en créant des chaires et des instituts dont la mission principale est de prêcher leur version de la libre entreprise. Depuis une dizaine d’années, des millions d’étudiants ont été ainsi formés à la bonne parole : affaiblissement des syndicats, élimination des services sociaux, abrogation des mesures favorables à l’environnement. Le néolibéralisme réussit même à détruire la langue. Le jargon entrepreneurial qui a cours dans les établissements d’enseignement est une abomination tant en anglais qu’en français. Ils vendent leurs « produits » d’éducation comme des produits de lessive à des « clientèles » étudiantes pour lesquelles ils se ruinent en publicité. Il s’agit d’attirer les meilleurs étudiants, de préférence étrangers, parce qu’ils payent davantage, afin de battre l’établissement concurrent.

Le pire est que la propagande néolibérale réussit, du moins pour ses rares bénéficiaires. Un rapport d’Oxfam publié le 16 janvier 2017[8] nous informe que seuls huit hommes détiennent autant de richesses que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité et, depuis 2015, les 1% les plus riches détiennent autant de richesses que le reste de la planète. Bien sûr, les lois concernant le financement des élections sont plus sages chez nous, mais ne croyons pas qu’il n’existe pas de think tanks néolibéraux dans notre pays!

Si j’insiste sur l’aspect politique des enjeux de l’enseignement supérieur, c’est parce que l’éducation est un facteur crucial pour l’élaboration de la société dans laquelle nous voulons vivre. Si l’idéologie dominante façonne l’éducation, celle-ci, à son tour, contribue à façonner l’idéologie.


[1] Le Pacte faustien de l’université, Montréal, Liber, 2006, p. 263.

[2] Who rules the World, New York, Metropolitan Books, Henry Holt & Co, 2016, p. 43 (ma traduction).

[3] http://iris-recherche.qc.ca/blogue/pour-en-finir-avec-les-mantras-de-l-economie-du-savoir-vers-la-creation-d-un-conseil-des-colleges-et-d-un-conseil-des-universites

[4] https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/que-va-changer-le-droit-la-deconnexion-de-la-loi-travail

[5] The Slow Professor, Presses de L’université de Toronto, 2016.

[6] Liberté, numéro 311, Printemps 2016, p. 22-25 et vidéo sur le site des eges.

[7] Voir aussi sur le rôle du temps, l’excellente contribution de Franck Fischbach, «Ce que la valeur fait au temps et à l’histoire», dans Éric Martin et Maxime Ouellet (éds),  La tyrannie de la valeur. Débats pour le renouvellement de la théorie critique, Montréal, écosociété, 2014, p. 145-158.

[8] Une économie au service des 99% (https://www.oxfam.org/fr/rapports/une-economie-au-service-des-99 ).


Photo tirée du site http://www.ethelgroffier.com