Consultations Proulx et David sur l’éducation

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Entendre sans écouter

Beaucoup se sont réjouis de cet intérêt soudain pour l’éducation de la part d’un gouvernement austéritaire en phase de réinvestissement, après avoir accumulé un surplus honteux. Toutefois, à en croire les postulats énoncés dans les documents d’orientation de ces «consultations», ces quelques millions – qui ne compensent en rien les compressions antérieures – risquent moins de réparer les pots cassés que de redéfinir le rôle de l’école de manière économiciste, au mépris des valeurs humanistes et émancipatrices à la base de notre système d’éducation.

Consultations sur la réussite éducative ou révisionnisme marchand ?

Ces consultations semblent être une avancée par rapport aux positions carrément hostiles à l’éducation du ministre Yves Bolduc qui, entre autres, ne valorisait ni la lecture ni la culture («Il n’y a pas un enfant qui va mourir de ça», i.e. des coupures dans les bibliothèques). Il voulait abolir les commissions scolaires et dénaturer (à défaut de les abolir) les cégeps, en suivant les recommandations du Rapport Demers.

Les consultations actuelles peuvent également paraître comme des signes d’ouverture, en comparaison avec les agissements d’un autre prédécesseur, François Blais, qui a fait preuve d’un grand mépris envers les étudiantes et les étudiants, en proposant par exemple d’en arrêter un par jour lors du Printemps 2015. Les enseignantes et les enseignants n’étaient pas mieux traités : il remettait en question leurs qualifications et s’inquiétait du manque de mesures sélectives à l’entrée du programme en formation des maîtres.

Pourtant, malgré un ton moins condescendant, les consultations de cet automne reprennent le même agenda, entamé sous le gouvernement de Jean Charest et renforcé sous celui de Philippe Couillard, poursuivant l’objectif d’instrumentaliser l’éducation pour la mettre au service des entreprises. Par exemple, le document de consultation Pour une politique de la réussite éducative s’appuie sur la légitimité du concept de «réussite éducative» – reposant sur une conception humaniste et citoyenne de l’éducation¹ – pour en subvertir le sens en établissant une équivalence entre réussite, citoyenneté et participation au marché du travail:

La réussite éducative [va] au-delà de la diplomation et de la qualification en tenant compte de l’atteinte du plein potentiel de la personne dans ses dimensions intellectuelles, affectives, sociales et physiques. Elle vise l’apprentissage de valeurs, d’attitudes et de responsabilités qui formeront un citoyen responsable, prêt à jouer un rôle actif sur le marché du travail, dans sa communauté et dans la société. (p. 6; nous soulignons)

Alors que le concept de réussite éducative visait à combattre les conceptions utilitaristes de l’éducation, le document de consultation le redéfinit d’une manière économiciste, dont on trouve les traces un peu partout dans le reste du document.

Cette volonté d’arrimer l’école au marché s’exprime, par exemple, au moment d’argumenter l’importance de la diplomation: «les sorties sans diplôme ni qualification entraînent des dépenses publiques substantielles, réduisent l’accès à une main-d’œuvre qualifiée et nuisent au développement économique, particulièrement dans les régions» (p. 5; nous soulignons). Insistant sur la «qualification», au détriment de la diplomation, le document renforce la vision d’une école «à la carte», axée sur les «besoins précis des entreprises», qu’on retrouve dans le Rapport Demers autant que dans le « Modèle dual » néolibéral du gouvernement Couillard² ou le Projet de loi 70, sacrifiant la formation générale au profit d’une «diversification des voies de formation professionnelle, pour en faciliter l’accès aux jeunes, et à la promotion de l’alternance travail-études»³.

Sous couvert, donc, de dépasser la notion de réussite scolaire (alors que les élèves du Québec obtiennent de meilleurs résultats que ceux du Canada et de la plupart des pays de l’OCDE³) on procède à un révisionnisme de la notion de réussite éducative, de manière à détourner les jeunes du savoir et de la culture pour leur aménager des chemins de traverse vers l’entreprise. Comme le dit le patronat – conseiller pédagogique de prédilection des libéraux… –, dans les mots de Victor Dodig, président de la CIBC, nous serions «un peuple trop instruit et trop peu qualifié».

Plutôt que de remettre en question directement la formation des maîtres et la qualité des candidats et candidates, comme le faisait l’ancien ministre Blais, le document de consultation procède par euphémisme et parle plutôt de les «valoris[er] dans leur profession», en s’intéressant à la «formation initiale et continue des enseignants» pour «améliorer leur pratique et accroître leur efficacité» et propose, tout comme le faisait le gouvernement Charest en 2003, la «création d’ordres professionnels pour soutenir le développement et consolider l’expertise des différentes professions liées à l’enseignement et à la pédagogie», bien que cette idée ait été rejetée à maintes reprises par la plupart des acteurs concernés, dont l’Office des professions du Québec (OPQ4).

L’objectif derrière cette «valorisation» ou cette «professionnalisation» d’un enseignement qui est déjà amplement professionnel, est plutôt de standardiser et de contrôler les enseignantes et les enseignants, en donnant plus de poids aux commissions scolaires, aux directions d’établissement et à des acteurs extérieurs au milieu de l’éducation, dans la constitution des ordres professionnels, comme on a pu l’observer en Ontario.

La transfiguration des Conseils des universités et des collèges

De la même manière que les consultations sur la réussite éducative subvertissent le sens des termes en les intégrant à une logique productiviste, affairiste et marchande, les documents de consultation sur l’enseignement supérieur font miroiter la création de Conseils nationaux des universités et des collèges, souhaités par la plupart des acteurs de l’enseignement supérieur, mais en les décrivant avec un vocabulaire tout droit sorti du processus de Bologne et de la nouvelle gestion publique, les consultations dirigent ces Conseils dans un sens opposé à ce qui est souhaité.

La création du Conseil des universités était souhaitée par l’ensemble de la communauté universitaire, un consensus qui tient depuis 2010, notamment, pour réduire la coûteuse compétition entre établissements pour attirer la même «clientèle», pour diminuer également les lourdes et très onéreuses exigences de reddition de comptes, engendrant le développement d’une bureaucratie parasitaire qui dépossède la communauté académique de la gestion collégiale de l’enseignement supérieur. Ce qui était souhaité, notamment lors du Printemps érable, c’était plus de coordination, moins de compétition, et non pas plus d’administration! Or, en orientant les consultations autour de l’assurance qualité et de l’adéquation formation-emploi, le gouvernement compte légitimer cette même internationalisation, mise en concurrence, standardisation et ce même contrôle bureaucratique que les Conseils des universités et des collèges étaient censés neutraliser.

Peut-on alors vraiment penser que pendant ces consultations, le gouvernement est à l’écoute des acteurs de l’éducation?


Le comité école et société de la FNEEQ-CSN

On peut contacter le comité école et société par courriel à l’adresse: cesfneeq@csn.qc.ca

  1. Voir la définition qu’en donne la FNEEQ dans le document La réussite… quelle réussite?, rédigé par le Comité école et société et adopté au Conseil fédéral de juin 2011.
    http://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/fr/2011-10-26-Reussite-scolaire-CES-Final.pdf
  2. Voir le Rapport d’étape présenté par le Comité école et société au Conseil fédéral de mai 2016, Le modèle dual allemand et l’éducation au Québec.
    http://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/ModeleDualAllemand_CVSMMFPLRP_18-mai.pdf
  3. Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Complément d’information. Pour une politique de la réussite éducative. L’éducation : Parlons d’avenir, Gouvernement du Québec, 15 septembre 2016, p.3. http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/autres/bureau_sm/pol_reussite_complementinfo_15sept.pdf
  4. Selon les termes du Document de consultation: «en 2012-2013, le taux d’obtention d’un diplôme ou d’une qualification du secondaire […] était de 94,4% dans la population québécoise. À cet égard, le Québec est la province la plus performante au Canada, tous âges confondus, ce taux dépassant largement le taux moyen des pays de l’OCDE, qui est de 84,0%» (p.4).