Apprendre à compter autrement

Apprendre à compter autrement

 

Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous croyons que ce qui ne se compte pas est ce qui compte le plus.

Nous croyons qu’il vaut mieux investir dans le temps que dans l’espace,  remplir des écoles plutôt que des stades, miser sur la pensée qui traverse les âges plutôt que sur une nouvelle génération d’avion.

Nous croyons que les seules dettes que nous ne pourrons jamais rembourser sont  celles que nous aurons refusées au développement de la conscience, à la formation d’êtres humains responsables d’eux-mêmes et de  la communauté,  pour qui le tout n’est pas la somme des parties mais  la relation  vivante entre  elles.

Nous croyons que l’école, du primaire à l’université,  n’appartient ni à l’état ni à l’industrie, ni aux administrateurs ni aux parents, que c’est  avant tout un lieu d’échanges entre professeurs et élèves, les professeurs enseignant aux élèves  ce qu’ils ont appris des siècles précédents, les élèves obligeant les professeurs à se tourner vers l’avenir,  et non un  laboratoire où les professeurs feraient  de la recherche en oubliant d’enseigner, ou  un atelier où les élèves acquerraient des compétences en  oubliant d’apprendre .

Nous croyons qu’on ne peut liquider le passé sans en payer le prix, que l’avenir  et ce pays, que l’avenir de ce pays  passe par la reconnaissance  des  cultures autochtone et  paysanne dont  nous sommes issus, et qui nous rappellent  que la terre ne nous  appartient pas mais que nous appartenons à la terre.

Nous croyons qu’une ressource naturelle qui n’est pas exploitée n’est pas perdue, qu’une rivière qui n’est pas  détournée d’elle-même coulera plus librement dans notre regard, qu’un sol qui n’est pas miné nous portera plus sûrement, qu’une forêt qui n’est pas pillée  nous fournira  plus longtemps en bois et en rêves.

Nous croyons que le travail productif, quantifiable, monnayable, sera de plus en plus rare, qu’il  faudra  donc reconnaître et développer toute  autre forme de travail qui  consiste à créer de la vie et à en prendre soin.

Nous croyons que  tous les laissé(e)s-pour-compte, tous  ceux et celles  que les   lois du marché, l’histoire des peuples ou  l’héritage familial,  ont relégués dans la marge,  ont droit au respect  et à des conditions de vie  acceptables qui leur permettent de contribuer à l’oeuvre commune,  ne serait-ce qu’en prenant soin d’eux-mêmes et de leurs semblables.

Nous croyons que la santé est un bien public, que dans une société malade  nul ne peut se croire à l’abri de l’isolement qui tôt ou tard  affecte le corps et l’esprit.

Nous croyons que la culture de la consommation et du profit est l’asservissement (volontaire) de plus grand nombre au profit d’une minorité, le plus sûr chemin vers l’appauvrissement matériel et spirituel, et qu’il faut apprendre à compter autrement : moins de  biens et plus de  contraintes   égalent plus de liberté.

Nous croyons que  si l’argent est le nerf de la guerre l’autorité morale  est le sang de la démocratie,  que seuls des  citoyens  moraux pourront se donner des dirigeants moraux, c’est-à-dire des êtres qui placent le bien commun, le souci des autres  au-dessus de leurs propres intérêts ; nous croyons que  dès qu’un parti politique  fait de la seule économie son cheval de bataille , il y a de fortes chances que ce parti a déjà remplacé  l’autorité morale par l’argent , confondu  la guerre et la démocratie .

Nous croyons  que le Québec peut devenir un pays  juste, différent et solidaire, s’il résiste  aux slogans, aux mots creux  derrière lesquels se cachent  tous  les  comptables  qui   prétendent   nous sortir  de la   crise économique  et sociale qu’ils ont créée et qui les sert bien; nous croyons que chaque fois que nous entendons les mots excellence, compétition internationale, croissance continue, état de droit, mondialisation, équilibre budgétaire, majorité silencieuse, il faut se boucher les oreilles ou mieux  se demander: qui parle ainsi et pour qui? Qui nous invite à sabrer dans les programmes sociaux, à travailler plus, à faire notre juste part, pour qui travaillent tous ceux qui  accusent l’État  Providence de tous les maux ?

Nous croyons que la chance du  Québec, qu’on accuse toujours d’être endetté ou  en retard de ceci ou de cela, pour mieux le vendre en lui imposant  des politiques économiques et culturelles de rattrapage, c’est d’assumer et de cultiver sa différence ; nous croyons , comme l’écrivait Pierre Vadeboncoeur, « que si ce peuple vient à réussir, il restera d’abord un témoin de l’inassimilation et persistera  à ne pas faire les choses comme les autres, à les faire plus mal  ou mieux que d’ autres » , et   que « l’avenir lui apparaît    encore, singulière et naïve originalité, originalité féconde,  le champ des possibles ».

Nous croyons que le Québec  peut exister et croître s’il continue de  défendre  la langue française et de se nourrir des autres cultures, s’il fait  de son territoire, de sa langue et de son héritage   une terre d’accueil pour tous les gens, y compris les gens  simples et  humiliés   qui  n’ont plus de pays  ou qui  étouffent dans le leur ; nous croyons    qu’un monde nouveau est possible, ici, entre gens de bonne volonté , épris de justice et de liberté.

Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous sommes riches de ce que nous partageons  et de ce qui nous manque, nous croyons au libre échange du temps  et de la parole,  au  temps qui  devient parole lorsqu’il n’est plus de l’argent,  à  la parole qui devient  ce temps précieux qu’on perd  à   comprendre et à rêver le monde .

Nous croyons à une conception supérieure de l’éducation pour tous  plus qu’à la création  stérile de nouvelles pédagogies ou d’un institut  national d’excellence en éducation,  car l’éducation n’est pas une science, c’est  l’art de donner sans compter,  de faire de la pensée  un chemin infini  entre soi et le monde.


Yvon Rivard, Novembre 2016
Photo: Pedro Ruiz
Tiré de http://www.ledevoir.com/societe/education/454021/apprendre-a-compter-autrement, consulté le 03 avril 2017